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samedi 2 décembre 2017

Kirinyaga..................un recueil de nouvelles de Mike Resnick

L'occasion d'une réflexion sur la muséification des cultures

Titre : Kirinyaga
Auteur américain : Mike Resnick
Première édition du recueil en 1998
(mais les nouvelles ont été d’abord publiées séparément de 1988 à 1996)
Catégorie : recueil de nouvelles de science-fiction (catégorie utopie)
400 pages

Photo du livre

Et si l’on re-créait à l’identique une société africaine ancestrale ? Voilà l’aventure dans laquelle se lance un vieux Kenyan, Koriba, écoeuré par ce qu’est devenu son pays, et persuadé qu’il trouvera l’utopie dans le respect des anciennes traditions. Mike Resnick nous fait vivre les mutations de cette nouvelle société sur une dizaine d’années. Un exercice brillant, qui amène le lecteur à s’interroger sur la possibilité ou non de figer l’évolution d’une culture.

En prenant un exemple de tribu africaine, Mike Resnick nous renvoie bien entendu à une autre problématique que notre monde connaît bien : peut-on légitimement mettre à l’écart du développement certains groupes humains, au nom de leur valeur patrimoniale ?

Ce recueil de nouvelles est né d’une commande, comme l’explique Mike Resnick en postface : l'auteur américain Orson Scott Card avait demandé à une série d’auteurs en 1987 d’écrire chacun une nouvelle présentant une société utopique. Chacune de ces sociétés était censée s’installer sur un astéroïde, avec le soutien des gouvernements de la Terre. Orson Scott Card avait donné deux contraintes aux auteurs : tout habitant devait avoir le droit de quitter cette société si elle ne lui convenait finalement pas (interdisant ainsi à l’auteur d’imaginer une utopie qui tourne finalement au régime totalitaire) ; et deuxième contrainte : le narrateur devait nécessairement être lui-même un membre de cette société, empêchant ainsi l’auteur de nous faire le coup du voyageur émerveillé, véritable lieu commun de l’utopie.

Le recueil souhaité par Orson Scott Card n’a finalement jamais vu le jour. Mais la nouvelle de Mike Resnick, “Kirinyaga”, a par contre rencontré un franc succès, en obtenant le prix Hugo de la meilleure nouvelle courte en 1989. Mike Resnick a alors décidé de prolonger son utopie en écrivant une suite de nouvelles, dont la majeure partie fut primée au cours des années 1990. Et finalement, en 1996, il en écrit une dernière (“À l'est d'Éden”) qui clôture l’ensemble et permet de publier un recueil en 1998.

Venons en maintenant au contenu de ce recueil.

On se trouve au XXIIème siècle. Cela fait donc bien longtemps que le Kenya a vu toutes ses cultures tribales se faire engloutir par l’Occident : les villes kenyanes et leurs habitants se sont uniformisés, et en s’y promenant on pourrait se croire en Europe.

Le personnage principal, Koriba, n’en peut plus de cette domination culturelle. Il n’a pourtant jamais vécu dans un village tribal, et a même bien au contraire passé de longues années en Occident, où il a étudié dans des écoles prestigieuses (Harvard et Yale).

Le conseil de l’utopie l’autorise alors à fonder sa société idéale sur un astéroïde, qu’il nomme “Kirinyaga”, et qu’il modèle dans le plus pur respect des traditions de sa culture ancestrale, celle des Kikuyus. Plusieurs villages sont ainsi créés sur cet astéroïde, tous dénués de technologies modernes. L’architecture traditionnelle est respectée (avec notamment l’interdit des formes polygonales, par crainte des angles dans lesquels les mauvais esprits s’installent ; seules les formes courbes sont donc acceptées) ; aucune médecine occidentale n’est autorisée ; les bébés jumeaux et les vieillards sont jetés aux hyènes ; l’écriture et la lecture ne sont pas enseignées ; l’homme et la femme occupent des fonctions précises et non interchangeables (les femmes vont s’occuper de l’eau, de l’agriculture, des repas, tandis que les hommes ont la charge de protéger leurs familles contre les ennemis) ; l’homme doit par ailleurs avoir plusieurs épouses et l’excision est imposée aux adolescentes.

Les premiers arrivants de Kirinyaga acceptent avec joie ce retour aux traditions, car ils savent que c’est pour mieux s’éloigner du modèle avilissant de la société occidentale. Mais peu à peu, de redoutables problématiques viennent mettre à mal cette utopie. Chaque nouvelle de ce recueil constitue d’ailleurs le récit d’une épreuve supplémentaire infligée à Kirinyaga : une fillette qui accède en cachette au savoir occidental et n’imagine dès lors plus se contenter de la vie à Kirinyaga ; les habitants qui ne comprennent pas pourquoi il faudrait se passer de la médecine occidentale, alors qu’elle pourrait sauver des vies ; une nouvelle arrivante à Kirinyaga qui refuse l’excision et la polygamie etc.

A chaque nouvelle épreuve, Koriba tente d’expliquer à son peuple qu’il faut refuser absolument toute intrusion de la culture occidentale pour préserver le modèle de Kirinyaga. Car accepter la moindre chose de l’Occident, c’est reproduire ce qui s’est passé au Kenya : au fil des dizaines d’années, Kirinyaga deviendrait semblable à n’importe quel pays occidental.

Pour bien expliquer cela à son peuple, Koriba le fait toujours à travers des récits mythologiques, qui incarnent tous de véritables paraboles. Koriba s’est d’ailleurs attribué la fonction de “mundumugu”, c’est-à-dire celle de sorcier du village et de gardien du respect des traditions. Les enfants lui courent souvent après pour lui réclamer une histoire. A chaque nouvelle, Mike Resnick nous sert ainsi une problématique et une ou plusieurs histoires de Koriba, censées expliquer pourquoi il faudrait se comporter d’une manière plutôt qu’une autre.

Il s’agit certes d’un recueil. Mais ensemble, les nouvelles forment une seule grande histoire, celle d’une utopie, de sa fondation à son échec. Je ne spoile pas grand chose en vous parlant d’échec, car l’intérêt n’est pas de connaître la fin, mais de comprendre comment on y arrive, et de découvrir les différentes épreuves qui assaillent la communauté.

Si chaque nouvelle peut être vue comme une parabole, qui en contient elle-même plusieurs, l’ensemble du recueil peut lui aussi être vu comme une parabole : un grand récit qui nous démontre pourquoi il n’est pas possible de figer l’évolution d’une société et de sa culture.

Car ce recueil vient nous faire un cours sur un débat compliqué : peut-on accepter des atteintes aux droits de l’homme, des conditions humanitaires difficiles, dans le seul objectif de préserver des cultures ? Bien des personnes ont défendu et défendent encore l’idée de maintenir en vase clos certaines tribus, pour mieux les protéger des influences de la mondialisation. Mais c’est alors accepter que les gens qui y vivent subissent des choses aussi horribles que l’excision, la polygamie, les morts précoces ou encore la faim.

Ce débat m’a longtemps hanté. Le souci patrimonial d’un côté ; l’humanitaire de l’autre. Et j’ai moi-même vu ce débat en acte, en me rendant dans un village dogon au Mali qui avait jusqu’ici échappé à l’influence du développement occidental. J’ai pu suivre son évolution pendant une dizaine d’années. S’y posaient régulièrement des questions très simples, qui n’avaient l’air de rien, mais qui étaient fondamentales pour l’avenir du village et de sa culture. Pour vous donner un exemple, depuis des centaines d’années, les femmes y ont traditionnellement pour rôle d’aller chercher l’eau à la source, en gravissant pour cela un pan de montagne. Le réflexe d’un médecin a été automatiquement de dire : “il faut installer une conduite d’eau !” La réflexion de l’anthropologue était au contraire de répondre “en faisant une telle chose on bouleverserait complètement l’équilibre de cette société ; une conduite d’eau est donc impensable”. Et si vous lisez Kirinyaga, vous verrez que Mike Resnick nous sert des exemples quasi similaires à celui que j’ai vécu (d’où cette intrusion un peu personnelle dans cette chronique !).

Face à ce dilemme, les gens sont toujours nombreux à répondre que ce n’est pas une simple conduite d’eau qui va transformer une culture, ou que ce n’est pas si grave de changer un aspect ou l’autre des traditions. Or justement Mike Resnick montre assez bien dans son recueil, que ce n’est en réalité pas possible de se contenter de changer un détail ou deux d’une culture : à partir du moment où on accepte des éléments étrangers, on finit par en accepter d’autres, puis d’autres, et au fur et à mesure des dizaines et des centaines d’années qui se seront écoulées, la culture originelle aura complètement muté, on ne la reconnaîtra plus. Il n’y a donc jamais de petite modification culturelle ; chacune représente toujours une bombe à retardement.

Pendant longtemps, je n’ai su dans quel sens trancher le débat : doit-on privilégier le souci humanitaire au détriment du patrimoine culturel, ou l’inverse ? Et je suis finalement arrivé à une conclusion, qui coïncide justement avec la démonstration que Mike Resnick nous sert dans ce recueil : on ne peut figer l’évolution d’une société ; de toutes parts arrivent toujours des éléments perturbateurs qui viennent la faire muter. Ces éléments peuvent être extérieurs (intérêt, voire fascination, pour les cultures des autres peuples) ou parfois intérieurs (l’homme a tendance, par lui-même, à imaginer de nouvelles choses, de nouvelles façons de procéder). Dès lors, toute tentative de protéger une tribu des influences extérieures n’est qu’une tentative vaine de muséification, qui ne sert tout au plus qu’à retarder l’évolution du village. Il faut donc accepter d’introduire des éléments perturbateurs dans ces cultures, et s’autoriser des intrusions pour y faire respecter les fondamentaux des droits de l’homme.

Evidemment, cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut se précipiter pour aller distribuer à ces villages des canettes de coca. Car si certains aspects de notre culture occidentale peuvent légitimement être diffusés dans le monde (la médecine et les droits de l’homme pour faire simple), nous ne devons jamais partir du principe pour autant que notre culture est supérieure, et qu’elle mérite d’être adoptée intégralement par le reste du monde. Ce présupposé est mine de rien assez présent aujourd’hui. En témoigne par exemple le discours de Dakar de Sarkozy (dont je vous rappelle la triste sentence : “l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire”).



mon impression

Pour tous ceux qui sont intéressés par ce débat, je recommande donc fortement la lecture de Kirinyaga. Vou l’aurez compris : pas d’intrigue à couper le souffle, pas de scènes d’action trépidantes. Le lecteur est là pour suivre une initiation, aux côtés du sorcier Koriba, le mundumugu du village. Un livre qui fait fortement réfléchir, et qui n’a pas volé ses nombreux prix littéraires !


Disponible aux éditions Denoël et Folio SF

4 commentaires:

  1. Beau résumé de la problématique de ce livre !
    L'édition Lunes d'encre contient en plus une autre novella, Kilimanjaro, qui permet de jouer le jeu de la comparaison entre les utopies, elle est bien intéressante si tu as l'occasion de croiser sa route un jour.

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    1. Effectivement cela doit valoir le coup ! Merci de l'info, je note cela. J'ai pour ma part lu l'édition de Folio SF (que je n'ai d'ailleurs pas mise en page de couverture en haut de mon article, car je ne la trouve ni belle, ni révélatrice du contenu du recueil).

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  2. "peut-on légitimement mettre à l’écart du développement certains groupes humains, au nom de leur valeur patrimoniale ?" Avec ma conjointe on a eu à plusieurs reprises des discussions à ce sujet, et j'avoue que c'est un questionnement qui m'attire fortement. J'avais déjà repéré ce recueil, mais je ne me doutais pas que ce thème était autant exploité et traité. Donc, je n'ai plus le choix, il faut que je le lise !

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    1. Cool ! Ca m'intéressera de voir quel avis ça t'inspire !

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