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mardi 7 novembre 2017

Blade Runner - regards croisés..........(K. Dick / R. Scott / D. Villeneuve)

Blade Runner 2049 est sorti dans les salles le 4 octobre dernier. L’occasion pour moi de vous proposer un regard croisé sur les trois oeuvres : le roman de 1968, le film de 1982 et celui d’aujourd’hui. J’ai choisi d’insister avant tout sur les sujets abordés : l’empathie, la réalité, la vraisemblance, la foi… Ne vous attendez donc pas à un article d’analyse cinématographique.

Je préfère également vous prévenir : cet article est truffé de spoilers. Impossible en effet de comparer les trois oeuvres sans dévoiler des éléments-clés. Vous voilà donc prévenus !


Œuvres évoquées ici :

Les androïdes
rêvent-ils de moutons électriques ?

Un roman de Philip K. Dick, publié en 1968
(249 pages)

Blade Runner
Un film de Ridley Scott, sorti en 1982

Blade Runner 2049
Un film de Denis Villeneuve, sorti en 2017

Catégorie science-fiction (dystopie et androïdes)

Affiches et page de couverture

Les trois synopsis :

  • Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Il s’agit-là du titre originel du roman de K. Dick. Etant donné le succès de l’adaptation au cinéma, il est malheureusement arrivé à de multiples reprises qu’il soit réédité sous le titre Blade Runner ou avec les deux titres, comme c’est le cas de la pochette ci-dessus, des éditions J’ai lu.
  • Portrait de K. Dick dessiné par Pete Welsch

    Le roman nous plonge dans un futur proche, dystopique, dans lequel la Terre est devenue inhospitalière, suite à des conflits nucléaires. Tous ceux qui en ont donc eu les moyens sont allés vivre sur Mars. Les autres vivotent sur Terre, en espérant avoir un jour la possibilité d’émigrer à leur tour. Parmi eux, certains deviennent des “spéciaux” : ils ont régressé intellectuellement, la faute à la radioactivité.

    La firme Rosen Corporation fabrique des androïdes, dont l’utilisation est interdite sur Terre. Leur usage est strictement réservé aux colonies dans l’espace. Ils nous ressemblent trait pour trait, mais seraient par contre dépourvus d’empathie. Pour tenter de savoir si une personne est un androïde ou non, on lui effectue donc le test de “Voigt-Kampff”, destiné à vérifier s’il ressent ou non de l’empathie.

    Plusieurs androïdes de type “Nexus 6” ont récemment atteint illégalement la Terre. Le personnage principal, Rick Deckard, fait partie des chasseurs de prime chargés de traquer les intrus dans la population terrestre. Il est missionné pour les “retirer”.

    Rick Deckard n’est absolument pas un héros. Au contraire, il n’est pas le meilleur dans le métier et n’obtient cette mission que par chance : le titulaire initial de la mission, bien plus expérimenté que lui, s’est retrouvé à l’hôpital après un affrontement avec l’un des Nexus 6.


  • Le Blade Runner de Ridley Scott (1982) reprend grosso modo ce cadre et cette intrigue de départ. Il y ajoute un élément dont l’absence nous aurait étonnés pour un film américain : Rick Deckard est cette fois un excellent chasseur de prime, qui s’est mis à la retraite, et que l’on supplie de revenir pour s’occuper des Nexus 6 qu’il sera seul capable d’arrêter. C’en est donc fini du gros bof imaginé par K. Dick, dont la seule préoccupation était de pouvoir se payer un animal bien vivant, pour pouvoir se passer de son mouton électrique (j’y reviens plus loin).

  • Le Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve (2017) se présente quant à lui comme une suite du film de 1982, qui s’était conclu en nous montrant Deckard fuir avec un androïde, Rachel, dont il était tombé amoureux. Au début de Blade Runner 2049, on apprend qu’un enfant serait né de leur union, ce qui représente une première pour des androïdes (Deckard étant probablement un androïde, ce qui marque d’ailleurs une différence avec le bouquin). Une première qui suscite à la fois des angoisses et des espoirs. K, un androïde chasseur de primes, se voit confier la mission de trouver l’enfant (désormais devenu adulte) et de le tuer.
  • A la différence du premier film et du roman, les androïdes sont désormais acceptés sur Terre. Mais les chasseurs de prime restent d’actualité, puisqu’il faut désormais traquer les anciens modèles, les Nexus 6, qui eux ont totalement été interdits, car jugés trop proches de l’être humain sur le plan des émotions, et donc doués d’une envie de liberté. Les androïdes qui déambulent librement sur Terre, à l’image de K, appartiennent donc à une nouvelle génération, censée être pleinement docile. K doit néanmoins subir un test à chaque fois qu’il revient au poste, afin de vérifier qu’il ne dévie pas.

    Le personnage de Rachel

    C’est avec le personnage de Rachel que le bouquin et le film de 1982 commencent à diverger.

    Dans ces deux oeuvres, Rick Deckard rend visite au président de la firme qui fabrique les Nexus 6 (la Rosen Corporation dans le roman, et la Tyrell Corporation dans le film, du nom à chaque fois du président-fondateur). Son objectif : vérifier que le test d’empathie fonctionne bien avec les Nexus 6, et qu’il sera donc bien outillé pour traquer les fuyards.

    Photo de Rachel dans le film de Ridley Scott

    Rosen/Tyrell, le président, propose à Deckard de faire le test avec sa nièce, Rachel. Le test révèle que Rachel est un androïde, mais Rosen lui soutient mordicus que ce n’est pas le cas. Deckard le croit pendant quelques minutes, et pense donc son test complètement décrédibilisé. Car l’utiliser reviendrait à risquer de tuer des humains. Mais Deckard finit par comprendre qu’on le mène en bateau : Rachel est bel et bien un androïde. Rosen tentait seulement de disqualifier le test, pour mettre un terme à la chasse aux androïdes, qu’il juge contraire à ses intérêts économiques.

    Le personnage de Rachel joue par la suite un rôle radicalement différent dans les deux oeuvres : dans le roman, Rachel couche avec Deckard, de manière à ce qu’il développe des sentiments envers les androïdes, et soit ainsi incapable de tuer les Nexus 6. Elle révèlera que Rosen lui-même l’avait missionnée en ce sens. La tactique fonctionne presque, puisque Deckard s’imagine ne plus pouvoir en tuer un de sa vie. Mais c’était sans compter l’intervention de Mercer (divinité sur laquelle je reviens plus loin), qui fait une apparition devant Deckard, et le pousse à aller jusqu’au bout de sa mission. Rachel se venge ensuite en tuant la chèvre qu’il venait d’acquérir.

    Dans le Blade Runner de 1982, Rachel est très différente : elle tombe véritablement amoureuse de Deckard et tous les deux s’enfuient ensemble (et font un enfant, comme on l’apprend dans le film de 2017).

    L’empathie, élément de différenciation entre les hommes et les androïdes ?

    S’il y a bien une thématique commune aux trois œuvres, c’est celle de l’empathie. Thématique qui n’est pas tout à fait traitée de la même façon à chaque fois.


  • Dans le roman, on apprend au début que les androïdes seraient totalement dépourvus d’empathie. C’est d’ailleurs sur ce point qu’on les différencie des hommes, en leur faisant passer le test de Voigt-Kampff que j’évoquais plus haut (le test consiste à poser des questions ou à affirmer des choses horribles du type "le cuir de ma mallette a été fait avec une peau de bébé", tout en observant les réponses, le temps de réaction, et le battement des paupières de la personne interrogée).
  • Deckard fait passer le test de Voigt-Kampff à quelqu'un

    Et en effet, K. Dick dote ses androïdes d’une certaine cruauté qui ne semble pas laisser de place à l’empathie : ils sont plusieurs à essayer de tuer Deckard ; Rachel couche avec lui pour mieux le manipuler ; et Pris (l’une des Nexus 6 en fuite) décide d’enlever quatre pattes à une araignée, estimant qu’en avoir huit est totalement inutile. L’araignée en question nous est présentée comme potentiellement la dernière représentante de son espèce sur Terre, ce qui n’arrête absolument pas Pris dans son élan. Elle la mutile devant le pauvre John R. Isidore, qui pleure face à ce qu’il ressent comme un acte abominable.

    Mais passée cette première impression, on réalise que les androïdes de K. Dick ne sont pas totalement des êtres sans cœur. S’ils sont dépourvus d’empathie, c’est uniquement envers les êtres humains et la faune animale. Car entre eux, les androïdes ont par contre développé des sentiments. En témoigne le fait que deux d’entre eux sont en couple, et que Rachel se montre attristée que Deckard ait tué son « amie » Luba Luft.

    Enfin, sur cette question des sentiments, K. Dick nous montre que l’homme en vient à ressembler à une machine, lorsqu’il commence à programmer ses humeurs avec toutes sortes de médicaments. Envie d’être excité ? serein ? concentré ? Il suffit de prendre la bonne pilule, et les humains semblent en consommer tous les jours. Deckard conseille ainsi à sa femme (qui n’existe pas dans le film) de prendre des cachetons pour faire passer son état dépressif (mais celle-ci s’y refuse, par envie de se sentir mal). A travers cela, K. Dick nous met face à cette question : avaler une pilule ou appuyer sur un bouton, quelle différence ?

    Une sorte de dégénérescence humaine est donc en marche, ce que l’on voit aussi sur le plan biologique : certains hommes, comme John R. Isidore, ont perdu une partie de leurs facultés intellectuelles, et sont ainsi devenus ce qu’on appelle des "spéciaux", qui n’ont pas le droit d’émigrer sur mars ou de se reproduire, et ce justement pour éviter la dégénérescence de l’espèce humaine.


  • Dans le film de 1982, là encore on a le droit au baratin selon lequel les androïdes ne seraient pas capables d’empathie. Pourtant, les Nexus 6 Roy et Pris ont certes une apparence et des manières très effrayantes, mais ils forment un couple, preuve de sentiments amoureux. Et surtout, Rachel tombe amoureuse de Deckard très rapidement. Les androïdes semblent donc éprouver des sentiments autant pour leurs semblables que pour les hommes. Affirmation en partie affaiblie néanmoins, par le fait que Deckard est probablement un androïde (mais Rachel n’est toutefois pas censée le savoir).

  • Dans le film de 2017, la question n’est à mon sens plus posée du tout : les androïdes sont dotés d’empathie, c’est une certitude. Ce qui les différencie cette fois-ci des humains, c’est qu’ils sont censés être dociles (sauf les vieux Nexus 6, ce qui explique qu’ils doivent tous êtres retirés).
  • Deckard fait passer le test de Voigt-Kampff à quelqu'un

    On voit ainsi des androïdes pleurer, avoir des liens familiaux, rechercher bec et ongle leur père, et aimer des IA (le personnage de Joi). Le personnage de K apprécie par ailleurs sa directrice du commissariat (une humaine), et elle-même ressent de l’attachement envers lui puisqu’elle le laisse s’enfuir après avoir compris qu’il est devenu un déviant, et elle le couvre lorsque Luv la torture pour savoir où il est allé.

    Avec Denis Villeneuve, les androïdes nous ressemblent tellement qu’ils devraient en toute logique bénéficier des mêmes droits que nous. Raison pour laquelle les androïdes sont présentés comme une classe sociale, qui couve d’ailleurs une rébellion. Dans ce film, on pourrait aisément remplacer le mot androïde par "esclave noir" ou par "ouvrier".

    La foi, une différence entre l’androïde et nous ?

    Dans les deux films, les réalisateurs ont complètement laissé de côté le personnage de Mercer, qui vaut pourtant son pesant de cacahuètes. Dans le roman, Mercer est une sorte de nouveau Christ. Il n’a pas encore été cloué sur sa croix, et, bien au contraire, il fait son chemin de croix tous les jours, sans jamais mourir : il monte éternellement une colline en se faisant dilapider. Tous les hommes, sur Terre, communient grâce à Mercer, en se branchant sur la “machine à empathie”. Une fois la machine en main, les humains sont tous connectés les uns les autres, et deviennent Mercer : ils sont à sa place en train de monter la colline et de se prendre des coups. C’est d’ailleurs d’un tel réalisme qu’il arrive que Deckard saigne après avoir utilisé sa machine.

    La fin du bouquin nous apprend que Mercer n’était qu’une vaste blague : le décor était en fait un ancien plateau de tournage hollywoodien, et Mercer un acteur depuis longtemps à la retraite (on a même le droit à son interview). Le secret nous est d’ailleur révélé par “l’ami Buster”, un présentateur vedette qui tient une émission 24h/24 (ce qui ne laisse guère de doute sur sa condition d’androïde).

    Et pourtant, le mercerisme ne semble pas prêt de s’écrouler. Alors même qu’Isidore et Deckard viennent d’apprendre que Mercer est un acteur, ils conservent tous les deux leur foi, et sont pour cela récompensés : ils assistent chacun à une apparition de Mercer. Pour Isidore, Mercer fait retrouver à l’araignée mutilée ses huit pattes. A Deckard, Mercer indique où les androïdes se cachent pour l’aider à éviter leur guet-apens.

    Les Nexus 6 ne bénéficient quant à eux d’aucune aide divine, et sont tués un à un par Deckard. Est-ce donc là, selon K. Dick, la grande différence entre l’homme et la machine ? Dans la capacité à croire en Dieu ?

    Au passage je note que cela pose une question intéressante : si l’on créait une intelligence artificielle dotée du libre arbitre, pourrait-elle croire ?

    Le questionnement sur la réalité

    Autre grande différence entre le roman et le film de 1982 : le questionnement sur la réalité, absent du film, ce qui s’explique en partie par la non-reprise de tout un passage du roman : alors qu’il tente de retirer un androïde, un prétendu chasseur de prime surgit et l’arrête pour le mener dans un commissariat. Deckard se retrouve ainsi dans un commissariat bidon, administré par des androïdes, où on lui explique que l’androïde c’est lui, et que le commissariat dont il dit venir n’existe pas. Même si j’ai trouvé que K. Dick aurait pu aller plus loin, il nous offre au moins un moment de réflexion sur ce qui fait la nature de notre identité, et sur la nature de la réalité : est-ce que nos souvenirs suffisent à construire le réel ? Deckard se souvient de son commissariat, mais est-ce bien la preuve qu’il existe ?

    Dans le film de 1982, on vient certes titiller le spectateur à coup d’indices pour qu’il en arrive à se demander si Deckard est un androïde ou non. Mais cela ne sert pas d’appui à un questionnement sur la réalité, ce qui retire à mon sens tout l’intérêt du sujet. On ne voit d’ailleurs jamais Deckard s’interroger sur ce qu’il est. Et c’est bien dommage, car il s’agit là d’une marotte de K. Dick, qu’il aurait fallu maintenir pour ne pas trahir l’écrivain.

    Photo de la version publicitaire de Joi dans le film de Denis Villeneuve

    Sur ce sujet, le film de 2017 se rattrape amplement, et dépasse de loin le bouquin : le chasseur de prime, K, sait qu’il est un androïde. Mais il en vient par contre à se poser une question quasi identique au Deckard du bouquin : ses souvenirs sont-ils réels ? Est-il un androïde récemment construit, auquel on a implanté de faux souvenirs, ou est-il l’enfant que Deckard et Rachel ont conçu ? Et de faux souvenirs suffisent-ils à créer une identité ? A cette dernière question, Denis Villeneuve semble faire évoluer sa réponse au cours du film. Au milieu du film, K se persuade que ses souvenirs d’enfance sont réels, et qu’il les a bien vécus. C’est entièrement faux, mais y croire l’amène à faire de ces souvenirs des éléments fondateurs de son identité. Il pense soudain avoir un père et se sent prêt à se battre pour lui. Mais vers la fin, K se confronte à ceux qui connaissent une autre vérité, et qui lui apprennent qu’il ne peut être l’enfant, puisqu’il s’agit d’une fille. Tout s’effondre alors, nous montrant qu’une vision de la réalité ne subsiste dans la durée qu’à condition d’être partagée au moins par plusieurs personnes, sauf à nous isoler de toute interaction sociale. Ses liens familiaux sont donc bidons. Paradoxalement, ses liens avec son IA de compagnie amoureuse (“Joi”) sont bien plus réels, alors qu’ils semblaient au départ très artificiels pour le spectateur : Joi existe en une infinité d’exemplaires ; c’est un programme pour vous tenir compagnie, et K en a fait l’acquisition. Une telle relation pourrait paraître vaine, dénuée de réalité, puisque Joi n’a pas d’autre choix que de l’aimer. Sauf que Joi n’est plus celle qu’elle était au départ : elle a évolué, et partage un grand nombre de souvenirs en commun avec K, ce qui fait qu’en brisant le serveur qui contient ses souvenirs, on peut véritablement dire qu’elle meurt.

    Les moutons électriques remplacés par coca-cola

    Ancienne couverture du roman

    Dans le roman, la thématique des animaux électriques est omniprésente. Les vrais animaux ont quasiment tous disparu de la planète. En posséder un est donc devenu une marque de prestige, et leur prix varie selon le niveau de rareté. Mais plutôt que d’assumer leur incapacité financière à en acheter, la plupart des humains préfèrent donner l’impression d’en avoir, en s’affichant avec des animaux électriques qui donnent l’illusion d’être vivants. Tout un business s’est construit autour. Même les réparateurs d’animaux se déguisent en vétérinaires, pour éviter à leurs clients de perdre la face devant leurs voisins.

    Au bout du désespoir, Deckard en vient à un moment à avouer à son voisin que son mouton est électrique. “Mon pauvre vieux” lui répond-il alors, bien qu’il ne soit probablement pas le seul dans l’immeuble à être dans ce cas de figure.

    Les deux films ont quant à eux supprimé cette thématique, se contentant d’y faire simplement référence sous forme d’une phrase ou deux. Je trouve cela dommage : il s’agit d’un élément très drôle du bouquin, un véritable comique de répétition, qui n’est par ailleurs pas dénué de sens. Car K. Dick se moque à travers cela de notre société du paraître (ces animaux électriques ne sont pas si éloignés de nos bagnoles), et il pose une question de plus sur la réalité : la vraisemblance suffit-elle à constituer le réel ?

    Mais il faut croire que cet humour manquait de classe pour Hollywood. Et c’est là qu’on voit clairement que le passage au cinéma induit certains passages obligés : en plus de nous supprimer les moutons électriques, Hollywood nous fait de Deckard un héros (ce qu’il n’était pas dans le roman) et ajoute dans les deux films une bonne dose de sexe (les prostituées n’apparaissaient pas dans le roman), ainsi qu’une bonne dose de publicité. Je pense notamment à celle de coca-cola, qui apparaît plus ou moins sur le même immeuble dans les deux films. Au business des moutons électriques, on pourrait donc dire qu’Hollywood y a substitué un business plus terre-à-terre, qui génère pour lui des recettes dans la vie réelle.

    Le passage au cinéma a par contre ajouté un aspect contemplatif sur la ville, qui n’est pas sans me déplaire. K. Dick est assez mauvais dans les descriptions. Au contraire Ridley Scott et Denis Villeneuve nous ont gâté en la matière.

    Conclusion : un exercice de réécriture avant tout réussi pour Villeneuve

    La comparaison de ces trois œuvres nous montre qu’on a le droit à un exercice de réécriture : le film de 1982 est réalisé en miroir avec le roman, et le film de 2017 en miroir à la fois avec le roman et le premier film. Car à chaque fois on nous sert à peu de chose près la même histoire et les mêmes thématiques (même si officiellement le dernier film est une suite).

    Photo de Luv dans Blade Runner 2049

    Systématiquement nous avons ainsi des androïdes traqués, un chasseur de prime, et un personnage féminin-clé qui travaille pour la firme de construction d’androïdes : Rachel dans les deux premières œuvres, et Luv dans Blade Runner 2049. Si la Rachel du premier film ressemble très peu à Luv (Rachel étant une petite chose fragile, tandis que Luv se présente comme une tueuse sans pitié, véritable “homme de main” du directeur de la firme), on notera par contre que Luv ressemble beaucoup à la Rachel du roman, car toutes les deux cherchent à empêcher le personnage principal de mener à bien sa mission.

    Tout l’intérêt des travaux de réécriture réside dans ce principe de présenter un même sujet, sous des angles différents. Un travail qui n’est pas simple, et qui se prête facilement à la critique, puisqu’il est aisé pour le lecteur et le spectateur de comparer l’ensemble.

    Et à mon sens, la comparaison entre les trois œuvres n’est pas très flatteuse pour le film de Ridley Scott :


  • Le roman de K. Dick a le mérite de soulever de très nombreux questionnements : liens entre la réalité et les souvenirs ; vraisemblance versus réalité (les moutons électriques !) ; différences entre l’homme et l’androïde à travers les thématiques de la religion et de l’empathie ; et enfin la dégénérescence de l’humanité. La SF sert à poser ce genre de questions, c’est donc une bonne chose. Je reproche néanmoins au roman de ne jamais les pousser très loin, d’effleurer les sujets tout au plus. Sans entrer dans le détail, notons par ailleurs que K. Dick n’échappe pas à ses défauts habituels : le style d’écriture est mauvais ; les péripéties sont simplistes ; et les personnalités des personnages peu fouillées.

  • Le film de Denis Villeneuve est quant à lui excellent. Il a certes quelques défauts (Luv manque par exemple de profondeur), mais le personnage principal est vraiment réussi : les sentiments de K sont forts, et nous font éprouver de la douleur pour lui. Le décor est par ailleurs somptueux, et l’ambiance saisissante. Surtout, Denis Villeneuve a choisi de traiter moins de sujets que K. Dick : il s’est concentré sur la seule question des souvenirs, mais il l’a fait avec brio (tant pis pour les moutons et Mercer qui passent aux oubliettes !).

  • Concernant le film de Ridley Scott par contre, je peux certes comprendre que cela ait pu être une claque visuelle à l’époque, mais avec un regard actuel je le trouve peu convainquant : les questions sont assez mal traitées, voire absentes ; le personnage de Rachel est ennuyeux et souffre d’une vision assez sexiste de la femme ; les Nexus 6 en fuite correspondent trop à des caricatures de méchants ; et surtout en tant que spectateur on développe assez peu de sentiments envers le personnage de Deckard.

  • Regarder côte à côte ces trois œuvres se sera révélé un exercice intéressant, mais je peux dire avec assurance que je ne suis pas prêt de retoucher au bouquin et au film de Ridley Scott. Revoir un jour Blade Runner 2049 sera par contre un plaisir !


    Le roman est disponible aux éditions J’ai Lu

    13 commentaires:

    1. Merci Jean pour cet article très complet. Je n'ai pas lu le livre et voir les différences entre l'original et les adaptations cinématographiques est intéressant et très instructif.
      À bientôt

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      1. Salut Lenaig. Ravi de te lire ! Connaissant tes goûts de lecture, je ne pense pas que ce roman te plairait pour être honnête ^^. D'ailleurs je ne suis pas certain que lire n'importe quel K. Dick te plairait. As-tu déjà lu un roman de lui ? Ce qui prime avec lui ce sont systématiquement les idées, au détriment malheureusement de la qualité d'écriture et des personnages. Même l'histoire n'est pas toujours folichonne. Et il fait partie d'une SF très éloignée de la fantasy.
        Est-ce que tu seras chez Rilke le 18 ?

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    2. Hello Jean,
      J'ai essayé de lire Ubik il y a quelques années...Il est vrai que je préfère des livres qui privilégient les personnages aux idées !
      Sauf contretemps je serai là le 18. Les cafés m'ont manqué.

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    3. Superbe article! J'aime beaucoup ce regard croisé qui fournit des analyses intéressante et de petits points que je noterais quand le regarderai Blade Runner 2049.
      Merci!

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      1. Merci à toi ! Et malgré les quelques spoilers présents dans mon article, je ne pense pas t'avoir trop défloré Blade Runner 2049 et le plaisir que tu auras à le regarder. A+

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    4. Merci pour cet article, c'est très intéressant surtout pour moi qui n'ait pas lu le roman... ça me donne envie de le découvrir du coup ! J'aime bien les deux films pour ma part, j'avoue cependant avoir un petit faible pour le 2049 qui me semble plus simple d'accès (sans pour autant être simpliste). Celui de Ridley Scott je l'ai découvert en cours de cinéma et je pense que je ne l'aurais jamais compris sans les explications du prof xD

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      1. Je préfère clairement celui de Denis Villeneuve aussi, mais je vois bien qu'il y a un grand nombre de personnes qui vouent un culte à celui de Ridley Scott.
        Tu as donc suivi des cours de cinéma ! Je ne suis pas très cinéphile (surtout par manque de temps), mais j'imagine que ce doit être enrichissant.

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      2. C'était inclus au lycée dans mon option Histoire des arts, c'était fort instructif même si très ponctuel (j'ai dû étudié 4 films en trois ans, c'est un peu de la chance d'avoir tiré Blade Runner dans le lot ^^)

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      3. Pour vous faire un cours sur Blade Runner, c'est en tout cas que ton prof était capable de sortir des seuls films "réalistes", et je trouve ça bien (j'aurais bien aimé qu'en littérature le programme permette aussi aux profs de nous présenter davantage de littérature des "mauvais genres", et des auteurs étrangers - je ne sais pas si cela s'est amélioré depuis, mais je crains que non).
        Tu me fais penser que j'ai moi aussi eu le droit à des cours de cinéma au lycée, de façon assez drôle : mon prof de philo, attristé de voir que la grande majorité de la classe ne l'écoutait pas, avait fini par nous montrer et nous analyser des films d'horreurs italiens. Il en était fan ^^

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    5. Bel article et exercice intéressant qui n’a pas dû être simple !
      Pour le film de 1982 et la réalité, il y a de nombreux indices qui laissent planer le doute. Et la fin de la seconde version, la soi-disant director's cut est encore plus ambiguë. Mais effectivement, c’est moins appuyé que dans le livre ou la version de Villeneuve. D’ailleurs, Villeneuve répond par l’affirmative à la question qui se pose à la fin du film de 1982. Je trouve la version de Ridley Scott beaucoup plus fine sur la réalité, où le doute plane.

      « Au passage je note que cela pose une question intéressante : si l’on créait une intelligence artificielle dotée du libre arbitre, pourrait-elle croire ? »

      Oui, concrètement la foi, le fait de croire ne se limitent pas au petit barbu omnipotent et à ses émanations purement humaines. Mais ça peut-être le « grand-tout », la prédestination. Il y a de quoi s’amuser avec cette question en tout cas.

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      1. Oui clairement il y a de quoi s'amuser ! Je n'ai d'ailleurs pas lu le cycle des robots d'Asimov (seulement sa première nouvelle/ou roman qui lançait le cycle), mais j'imagine qu'il doit aborder bien des questions passionnantes, dont peut-être celle de la foi. Il faudra un jour que je le lise.

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    6. Encore que le dernier film paraisse quand même ambigu dans son apparence dystopique : https://usbeketrica.com/article/blade-runner-2049-les-humains-revent-ils-de-mondes-dystopiques

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