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dimanche 4 septembre 2016

Roma Aeterna..........un recueil de nouvelles de Robert Silverberg

Titre : Roma Aeterna
Auteur américain : Robert Silverberg
Première édition en 2003 sous le format de recueil (mais les nouvelles ont été rédigées, et pour certaines publiées, à partir de 1989).
Catégorie : recueil de nouvelles de science-fiction (de type uchronie)
536 pages

Photo du livre

Et si les Hébreux menés par Moïse avaient échoué dans leur traversée du désert, en grande partie massacrés par les Egyptiens ? Voilà l’hypothèse historique qui sert d’appui à Robert Silverberg pour construire cette uchronie dans laquelle l’Empire romain ne s’est jamais effondré : en plus d’avoir résisté aux invasions barbares, Rome n’a jamais eu à affronter les influences culturelles chrétiennes et musulmanes. Au point que de -753 avant JC jusqu’à nos jours, Rome, son organisation politique, sa culture et ses cultes païens résistent et ne cessent de se propager sur le globe.

Pour dresser le portrait de ce qu’aurait pu être cette Rome éternelle, Robert Silverberg nous sert une série de dix nouvelles s’étalant de 1 203 A.U.C. (abr. de “Ab Urbe Condita”) à 2 723 A.U.C., soit de 450 à 1 970 après Jésus Christ (Robert Silverberg utilise en effet le calendrier romain qui débute à la fondation de Rome en 753 avant Jésus Christ). Soit environ une nouvelle tous les 150 ans, ce qui permet au lecteur de voir comment évolue l’Empire au cours de ces quinze siècles.

Pour vous donner un aperçu de ce recueil, voici une description de quatre nouvelles :

  • “1851 A.U.C. : La deuxième vague” : Après une première tentative avortée de conquérir l’Amérique, l’empereur Saturninus envoie une seconde flotte de navirs chargée d’envahir le continent. Le lecteur suit cette nouvelle à travers les yeux de Titus Livius Drusus, jeune officier de 23 ans. Nous assistons ainsi jour après jour à une nouvelle déroute. Pour la première fois un territoire résiste à Rome !

  • “1951 A.U.C. : En attendant la fin” : Quelques siècles auparavant l’Empire romain s’est séparé en deux : une partie orientale où l’on parle grec, et une seconde occidentale où l’on parle latin. Chacune a son empereur, permettant ainsi de faciliter la gestion de ce territoire immense. Mais au fil des siècles les tensions se sont accrues entre les deux parties, débouchant finalement sur une lutte armée.

    Dans cette nouvelle nous suivons Lucius Aelius Antipater, le traducteur grec de l’Empereur romain, et ce dans les jours qui précèdent la chute de Rome. Antipater est catastrophé de cette déroute de Rome face aux Grecs, mais il comprend néanmoins qu’il ne s’agit que d’une défaite temporaire : les Grecs ont épargné la ville de Rome, se contentant de la placer sous tutelle. Or la société romaine est suffisamment forte et influente pour qu’on puisse s’attendre à ce que ses élites réussissent un jour à reprendre le pouvoir politique.

  • “2568 A.U.C. Le règne de la Terreur” : L’empereur est complètement fou et précipite Rome à sa perte en dépensant les fonds publics de manière délirante : il a saupoudré son dernier repas de poussière de perles, il donne du foie gras à manger à ses chiens, il fait recouvrir tous les meubles de tissu en or, et il fait venir des éléphants pour tirer son char (tout cela n’est pas sans rappeler Caligula). Le personnage principal de cette nouvelle, le comte Valerian Apollinaris, est un héros des guerres de réunification qui viennent de s’achever. Forts de leurs exploits, Apollinaris et un autre grand homme – Larcius Torquatus – ont récemment été nommés consuls. Mais ce poste, certes prestigieux, ne leur permet pas de redresser les comptes publics, car l’empereur reste le seul maître des dépenses. Inquiets de cette gabegie, ils organisent finalement un coup d’état, se débarrassent de l’empereur, et prennent ainsi les rênes du pouvoir. Les deux consuls dirigent alors l’Empire à deux et doivent prendre des décisions difficiles : il leur semble impossible de réussir à remettre de l’ordre dans l’Empire sans faire exécuter les anciens proches de l’empereur et les meneurs de révoltes populaires. Ils mettent alors en place une période de terreur, persuadés d’agir ainsi pour le bien de l’Empire.

  • “2650 A.U.C. : Une fable des bois véniens” : quelques dizaines d’années après la fin de l’Empire et l’instauration (dans le sang) de la seconde République, des enfants trouvent le frère de l’ancien empereur, qui avait trouvé refuge dans un pavillon de chasse situé en pleine forêt. Si dans leurs premières rencontres il leur cache son identité, il finit néanmoins par la leur révéler et par leur raconter son enfance dorée.

Le traitement de l’uchronie manque d’intérêt

Ecrire un roman de science-fiction, c’est choisir de dévier du réel, de façon légère ou très prononcée. A mon sens, ce choix n’est pas anodin et doit être justifié. Pourquoi écrire une histoire policière dans un monde futuriste si l’intrigue peut être racontée de manière similaire à notre époque ? Il faut que le cadre sf imaginé soit lié à l’histoire.

J’attache beaucoup d’importance à cette justification, ce qui explique ma déception à la lecture de Roma Aeterna. Dans une uchronie, ce n’est pas rien, on choisit d’imaginer un déroulement de l’Histoire différent. Ceci doit ensuite servir de support pour se demander ce qui se serait alors passé. Or j’ai trouvé que la plupart des nouvelles écrites ici par Silverberg auraient pu se dérouler dans un contexte historique réel. Silverberg n’avaient selon moi pas besoin d’imaginer cette uchronie pour écrire de telles nouvelles. Voyons quelques exemples :

Dans “2568 A.U.C. Le règne de la Terreur” Silverberg nous raconte une période de purges : l’empereur fou est assassiné et tous les opposants des deux consuls en place sont exécutés. Fallait-il vraiment une Roma aeterna pour rédiger une histoire de ce type ? L’Histoire est truffée d’événements de ce genre.

Autre exemple : dans l’avant dernière nouvelle – “2650 A.U.C. : Une fable des bois véniens” – le récit de ce vieillard qui n’est autre que le frère de l’empereur assassiné est certes émouvant, mais il aurait lui aussi pu prendre place dans un contexte historique réel. L’Histoire regorge en effet de princes en exil ou en fuite qui tentent de se faire oublier du nouveau pouvoir en place.

Parmi la dizaine de nouvelles, je n’en vois qu’une seule qui échappe à cette critique, mais qui n’est pas pour autant d’un grand niveau : la toute dernière – “2723 A.U.C. : Vers la Terre promise – dans laquelle Silverberg imagine que la communauté hébraïque (qui a survécu de façon très confidentielle pendant tous ces siècles) tente de recommencer son exode échoué, non pas à travers le désert du Sinaï mais cette-fois ci dans l’espace au moyen d’une fusée !

Je suis très critique, mais reconnaissons que Silverberg s’est attaqué à une tâche difficile : les uchronies que j’ai pu lire jusqu’ici se concentrent toujours sur un point particulier de l’Histoire, situé juste après le virage historique choisi par l’auteur (comme par exemple le thème récurrent de la seconde guerre mondiale gagnée par les nazis). Ecrire l’histoire fictive de Rome sur quinze siècles relève d’un grand défi. Car il ne suffit pas de travailler une hypothèse historique de départ, mais d’en imaginer tout un tas d’autres qui se suivent au cours des siècles.

Des hypothèses historiques discutables

On en arrive donc aux hypothèses qui servent de point d’appui à l’uchronie. C’est souvent en elles que réside l’intérêt de l’exercice, car elles interrogent nos sociétés. Mais là encore, Silverberg a fait ici des choix qui ne m’ont pas convaincu.

Il fait par exemple l’hypothèse que la continuité d’un tel empire aurait pu préserver le monde de nombreuses guerres. Ainsi dans la nouvelle “2650 A.U.C. : Une fable des bois véniens” le narrateur analyse les bienfaits de l’Empire, admettant qu’il a certes été en permanence en guerre pour maintenir l’ordre et ses frontières, mais qu’il ne s’agissait finalement là que de conflits mineurs. L’allusion aux deux guerres mondiales et aux génocides est évidente, d’autant que le narrateur s’exprime approximativement dans les années 1950 du calendrier chrétien. Je suis un peu sceptique face à cette hypothèse, persuadé de la nature mauvaise de l’Homme et de sa capacité à massacrer ses semblables et ce peu importe le cours qu’aurait pris l’Histoire.

Autre parti pris : Silverberg imagine que les cultes païens survivent jusqu’à notre époque. Ainsi, de même que le christianisme ne voit jamais le jour, la religion musulmane non plus. La nouvelle “1365 A.U.C. : Un héros de l’Empire” nous montre ainsi comment l’homme qui aurait pu devenir le grand prophète musulman se fait assassiner. Mais pour ma part, j’ai tendance à croire que si l’islam et le christianisme n’étaient pas nés, d’autres monothéismes seraient apparus et auraient pris le dessus sur les cultes païens.

Des nouvelles trop descriptives

J’enfonce le clou en critiquant cette fois-ci les aspects purement littéraires de ce recueil. Silverberg a échoué sur le plan uchronique, mais il ne se rattrape malheureusement pas sur la qualité des histoires et des personnages imaginés. Dans la plupart des nouvelles les personnages servent avant tout de chroniqueurs de l’Histoire, ne nous permettant pas de nous intéresser véritablement à eux. Je me suis donc rarement soucié de leur sort.

mon impression

Vous l’aurez compris, je ne recommande vraiment pas ce recueil, d’autant qu’il est assez long (536 pages) et que vous risquez de vous y enliser. Silverberg échoue autant sur le “jeu” de l’uchronie que sur la qualité littéraire des nouvelles.

Si je suis aussi dur avec ce livre, c’est aussi parce que j’en attendais beaucoup : l’histoire romaine m’a toujours fasciné, cela me stimulait donc énormément de lire une telle uchronie.

Silverbeg aura au moins eu le mérite ici de m’interroger sur ce que j’attends d’une uchronie. Même ses hypothèses historiques, que je trouve discutables, font réfléchir. J’espère en fait qu’un autre auteur s’attaquera un jour au même sujet en prenant d’autres partis pris historiques. Car à partir du concept de la Rome éternelle il y a de quoi écrire de très nombreux bouquins. Si jamais vous en connaissez, je suis d’ailleurs preneur des références !

Je dois prochainement lire Le Guide de l’uchronie de Karine GOBLED (alias Lhisbei) et Bertrand CAMPEIS. J’y trouverai certainement d’excellentes idées de lecture.


Roman disponible dans la collection Le Livre de Poche

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