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dimanche 9 avril 2017

Légationville..........un roman de China Miéville

Titre : Légationville
Auteur britannique : China Miéville
Première édition en 2012
Catégorie : roman de science-fiction (de type planet opera)
536 pages

Photo du livre

Dans les confins de l’empire humain du Brémen, les hommes ont trouvé la planète Ariéka, habitée par une race extraterrestre dont les particularités linguistiques sont hors du commun : en plus de parler avec deux bouches, qui s’expriment simultanément, les Ariékans se révèlent incapables de mentir, ou même d’exprimer une simple métaphore. Cela semble complètement incompatible avec le fonctionnement de leur cerveau, qui ne parvient à formuler que des faits constatés et donc que des vérités.

Les Ariékans ne comprenant pas les humains, il a fallu former des duos, que l’on nomme “légats”, capables de s’exprimer en même temps et ainsi reproduire ce langage à deux bouches. Ces duos doivent se connaître de manière intime, afin de prononcer le bon mot au bon moment, en parfaite coordination. Or une telle intimité entre deux êtres ne s’improvise pas. Les colons ont donc jugé bon de créer des paires de clones à cette fin, éduqués dès leur enfance à devenir plus tard des légats.

La planète est officiellement sous la domination de l’empire du Brémen, dont le siège du pouvoir est situé très loin dans la galaxie. Mais en pratique il en est tout autrement : les légats étant les seuls interlocuteurs possibles des Ariékans, l’empire du Brémen se voit obligé de composer avec eux. Les légats forment ainsi une sorte d’intelligentsia locale très influente.

Le Brémen semble toutefois vouloir changer les règles : pour la première fois, il vient de parvenir à créer son propre légat, dénommé EzRa. Son arrivée, très attendue, va mettre une pagaille monstre : ses premières paroles vont déclencher chez les Ariékans une euphorie jamais vue auparavant, précurseur d’un tsunami psychique et sociétal.

Voilà longtemps que je n’avais pas autant buté face à l’écriture d’un article : quelle difficulté d’esquisser le contenu de ce roman ! Difficulté qui se retrouve d’ailleurs dans la lecture : le début est peu compréhensible, l’auteur nous jetant sans traducteur dans son univers ésotérique. Un conseil d’ailleurs : ne faites pas comme moi, et arrangez-vous pour avoir devant vous une plage de temps suffisamment importante pour lire les 100 premières pages en une seule fois. Vous pataugerez ainsi beaucoup moins !

Une complexité, qui n’est synonyme ni de lourdeurs ni d’ennui : quelle richesse il ressort de ce roman ! C’est vraiment fabuleux. Dans l’aperçu de l’histoire, j’ai essayé d’esquisser les quelques idées de l’auteur, mais je crois surtout qu’il faut lire le bouquin pour avoir une idée claire du langage ariékan et de ses conséquences. Ce qui est brillant, ce n’est pas d’avoir introduit des êtres à deux bouches, c’est d’avoir imaginé qu’ils ne pouvaient pas mentir. A la lecture, vous en viendrez peu à peu à comprendre que les Ariékans n’entendent pas les mots de leur propre langue : seul le sens arrive jusqu’à leur cerveau. La différence vous semble ténue ? Les conclusions de l’intrigue vous convaincront largement du contraire.

L’impossibilité du mensonge, l’impossibilité d’accepter l’impensable, expliquent que le cerveau des Ariékans bugge face à ces contradictions : l’existence de robots leur semble impossible, dès lors ils ne parviennent pas à comprendre ce que les robots leur disent, bien qu’ils parlent pourtant l’ariékan ; dans la même logique, l’existence d’êtres à une seule bouche est à leurs yeux inconcevable, en conséquence ils n’envisagent pas les hommes comme des êtres doués de conscience ; seuls les légats, qu’ils perçoivent comme étant un seul être, leur semblent ainsi exister.

Mais surtout, ce bugg face à l’impensable provoque dans certaines situations une euphorie qui s’avére de plus en plus inquiétante au fil du roman, et qui finit même par être au coeur de l’intrigue : entendre les légats mentir relève ainsi pour eux du spectacle hilarant, ce qui n’est pas bien méchant ; plus dévastateur par contre : entendre le légat EzRa s’exprimer avec un léger décalage entre les deux bouches, chose impossible pour un esprit ariékan, va avoir pour eux l’effet d’une drogue, au point qu’ils en redemanderont encore et encore ! Je vous laisse découvrir les conséquences.

Chose impressionnante, China Miéville ne s’est pas contenté d’inventer une espèce singulière sur le plan linguistique. Il a imaginé comment cela pouvait jouer sur l’intrigue. Cela conduit donc le lecteur dans une histoire très originale. Et bien malin celui qui parvient à deviner dès le début où China Miéville veut nous mener.

Réussite de l’histoire n’est cependant pas synonyme de réussite totale : j’ai trouvé la narration et l’enchaînement des péripéties un peu mous. Le personnage principal, Avice, qui représente nos yeux pendant 500 pages tout de même, ne m’a pas vraiment emballé. 500 pages que j’ai par ailleurs trouvées trop diluées, et qui auraient pu tenir en 300 je pense. Autre élément dommageable, la fin, qui n’est pas d’une grande crédibilité, bien qu’elle soit certainement le seul moyen de boucler la boucle sur le plan de la réflexion linguistique.

Je cite là des défauts qui habituellement m’aurait amené à critiquer fortement un roman. Mais cette fois, non : l’ambition autour de la langue des Ariékans est tellement grande, et l’histoire imaginée autour tellement originale, qu’on en oublie tout de suite ces quelques faiblesses.

mon impression

Certes le personnage principal manque de corps ; certes le texte aurait pu, et dû, être resserré sur un format de 300 pages ; certes l’enchaînement des péripéties manque un peu d’énergie.

Mais au diable ces broutilles. Je les pardonne largement à China Miéville, qui nous sert ici un exercice de science-fiction que je trouve brillant. En SF, on a souvent l’habitude de découvrir des peuples aux coutumes différentes de la Terre, expliquées parfois de façon assez originale, notamment lorsque l’auteur a une fibre anthropologique. Mais c’est bien la première fois que je me retrouve face à un peuple, dont toute la culture et la manière d’appréhender le réel sont fondées sur une incapacité psychologique à exprimer le mensonge et l’inconcevable. Parvenir à appuyer une histoire entièrement là-dessus, et à rendre cela cohérent, tenait de la gageure, et China Miéville y est pourtant parvenu !

Chapeau bas. Je lisais là mon premier China Miéville, mais ce ne sera pas le dernier !


Roman disponible aux éditions Fleuves et Pocket.

3 commentaires:

  1. Un grand merci pour cette recommandation de lecture !

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  2. ça a l'air d'un sacré tour de force ! Et très original. Merci pour ce retour :)

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  3. Mais avec plaisir ! J'espère que ça vous inspirera tous les deux.

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